Notions de Neuropsychologie de l’enfant

Si l’évolution physique d’un petit enfant est connue de tous, son évolution psychologique et affective l’est moins. Sa qualité est pourtant la base de son bien-être, de son équilibre et engage, pour l’avenir, son développement mental et ses capacités d’ouverture au monde.

Pour mieux comprendre la suite, voici quelques notions sur le fonctionnement du cerveau humain

M. JEANNEROD, Professeur à l’Université Claude Bernard – Lyon I et Directeur de l’Institut des Sciences cognitives, a clairement présenté ce sujet d’une grande complexité qui a bénéficié ces dernières décennies du développement spectaculaire de la neurobiologie (MARC JEANNEROD, Le cerveau intime, Odile Jacob éd., Paris, 2002). Nous nous limiterons ici à la présentation de quelques conclusions essentielles. Elles peuvent en effet améliorer la compréhension des réactions psychologiques engendrées chez l’enfant par la séparation parentale et ses suites.

Remarquons d’abord que depuis l’Antiquité l’un des principaux thèmes de la philosophie concerne la nature humaine et ses interrelations réciproques avec l’environnement générateur d’émotions et de sentiments : « Je pense, donc je suis ». Cette vaste question reste d’actualité, mais une meilleure connaissance du fonctionnement cérébral pourrait en modifier les données.

En effet de nouveaux moyens d’exploration du cerveau sont apparus. Ce sont des moyens d’imagerie cérébrale qui permettent d’explorer l’activité de zones précises du cerveau (tomographie à émission de positons, résonance magnétique fonctionnelle…).

Ce sont aussi des moyens d’étude microscopique des gènes cellulaires et des connexions entre les cellules nerveuses (les neurones). Grâce à ces techniques, les échanges interactifs permanents qui existent entre l’environnement extérieur et le cerveau humain peuvent être schématisés de la façon suivante (cf. schéma).

1/ Pendant la vie intra-utérine et dans la petite enfance se mettent en place :

  • les organes de perception qui reçoivent les messages extérieurs (visuels, auditifs…)
  • les voies de la transmission nerveuse constituées de suites de cellules (les neurones) qui se succèdent et sont articulées entre elles par des synapses (liaisons anatomiques entre les neurones successifs),
  • et les aires cérébrales spécialisées destinées à recevoir les messages et à les intégrer définitivement dans le système cérébral.

Cette première phase obéit aux éléments du génome individuel (ensemble des gènes portés par les chromosomes) et aux influences extérieures, c’est-à-dire aux perceptions du corps et du monde extérieur par le fœtus puis le nouveau-né. Elle aboutit à constituer des zones cérébrales spécialisées (de l’audition, de la vision, du tact…) en connexion avec les organes sensibles correspondants (la cochlée, l’œil, la peau…).

2/ Après la naissance, l’organisation des connexions cérébrales se poursuit. Au niveau des synapses la sécrétion de substances appelées « neuromédiateurs » permet à l’information portée par un neurone de se propager à un ou plusieurs autres. Ce sont des substances variées : acétylcholine, adrénaline, sérotonine, histamine, des hormones dont le cortisol, des médicaments éventuellement…Ces substances règlent la perméabilité de la synapse à la transmission de l’influx nerveux : autrement dit, selon les cas elles favorisent ou réduisent la fonction portée par cet influx nerveux.

  • Si nous suivons par exemple le cheminement d’une perception visuelle, elle part de l’organe de perception, l’œil, puis gagne une série de neurones successifs qui la mène jusqu’au territoire cérébral spécialisé de la vision.
  • Parallèlement, d’autres connexions synaptiques permettent à l’influx nerveux de gagner des zones dont la fonction est différente. C’est ainsi que les informations visuelles vont (à la manière d’un « copier-coller » dans un ordinateur) dépasser la zone cérébrale de la vision pour atteindre d’autres territoires du cerveau porteurs des fonctions affectives et cognitives qui sont les bases du comportement mental.
  • Ces connexions en tous sens sont très importantes car elles assurent la diffusion de l’information à l’ensemble du système cérébral. Ce processus, essentiel pour la construction du cerveau, se poursuit en fait pendant toute la vie.
  • Il faut noter aussi que le voies nerveuses qui sont les plus utilisées deviennent peu à peu plus perméables à l’influx nerveux, si bien qu’une sollicitation extérieure répétée imprime plus profondément dans le cerveau une marque indélébile. C’est l’un des mécanismes des apprentissages.

L’ensemble de ces connaissances éclaire donc la nature des relations qui existent entre le monde extérieur et les fonctions cérébrales :

  • Dans un premier temps, l’information émanant de l’environnement est reçue par l’organe sensoriel qui lui correspond (l’œil…)
  • Elle est alors transmise par l’influx nerveux à la zone fonctionnelle correspondante du cerveau (aire visuelle…)
  • Mais elle diffuse aussi instantanément à d’autres structures cérébrales et laisse ainsi sa trace définitive dans les territoires cognitifs, de la mémoire et de l’affectivité.

On conçoit dès lors combien les évènements du monde extérieur peuvent influencer les structures et le fonctionnement cérébral.

A l’image du corps humain, le cerveau humain apparaît donc étroitement lié à son environnement. La construction des fonctions cérébrales dépend de la nature et des caractères des sollicitations extérieures sensorielles, affectives, culturelles…

  • Dans les conditions habituelles le cerveau et l’état mental sont donc capables de s’adapter avec efficacité au monde extérieur.
  • Mais dans les situations de stress, de contrariété sérieuse ou d’atteinte à des conditions de vie normales, et surtout lorsqu’il s’agit d’évènements répétés, il en est tout autrement.

La mise en jeu des structures qui régissent l’affectivité, la mémoire et le comportement explique alors les réactions d’angoisse, d’agressivité, de dépression et les troubles consécutifs que l’on observe chez l’adulte comme chez l’enfant.

Un exemple couramment rapporté dans notre environnement est celui des troubles psychologiques engendrés par les catastrophes ou les décès brutaux, qui justifient le recours à des psychologues spécialisés. On connaît aussi les variations des taux de certains neuromédiateurs (dopamine, sérotonine…) lors du stress et d’autres conditions liées à l’environnement. Comme l’écrivait Jean Piaget « les théories explicatives de l’avenir ne seront satisfaites qu’en parvenant à intégrer en une totalité harmonieuse les interprétations de l’embryogenèse, de la croissance organique et du développement mental ».

La neurophysiologie est en train de faire ce chemin.

Il est donc démontré aujourd’hui que la qualité de relations adaptées entre les personnes et l’environnement et le petit enfant, ou, à l’inverse, le stress affectif ou psychologique, impriment leurs effets sur l’activité et sur le développement des structures cérébrales, et par leur intermédiaire sont capables d’influencer les capacités intellectuelles, psychologiques et le comportement affectif de tout être humain.

Voici, en résumé, quelques-unes des principales données actuelles sur ce sujet qui nous intéresse au premier plan :

1/ Le « stress psycho-social chronique » entraîne chez l’enfant une hypersécrétion de cortisol dont le taux peut être mesuré dans le plasma ou dans la salive. Cet excès de cortisol provoque une atrophie de certaines cellules nerveuses et un déficit de la mémoire « inconsciente », base de la sécurité. Ces anomalies deviennent définitives si le stress persiste. Chez l’animal, il a été montré que l’attachement réciproque de la mère et du bébé réduit définitivement ce taux de cortisol (rétablissant une situation normale), et qu’à l’inverse la séparation prolongée entre la mère et son bébé augmente définitivement ce taux.

2/ Certaines zones du cerveau droit sont mises en jeu chez le petit enfant par les phénomènes d’attachement aux visages et aux voix. Ceci montre l’existence d’un « substrat biologique de l’attachement mère (ou substitut maternel)-bébé » qui a pour fonction la régulation de l’affect vis-à-vis des expériences vécues.

3/ Les études fonctionnelles du cerveau en résonance magnétique confirment que l’attachement correspond à une relation synchrone établie entre la mère et l’enfant et qui entraîne dès l’âge de quelques semaines une activation des mêmes zones du cortex cérébral chez la mère et chez l’enfant. Cette « synchronie » est la base à cet âge de la sécurité et de l’adaptation mentale progressive et de plus en plus complexe de l’enfant à son environnement.

4/ Pendant le nursing, il est démontré que l’apport sensoriel de la mère à son bébé intervient dans le développement anatomique des dendrites (qui sont les structures réceptives de la cellule nerveuse).

5/ Les stimuli affectifs, psychologiques, sociaux, le stress par exemple, sont aussi capables (tout comme la psychothérapie ou la pharmacopée) de modifier l’expression (c’est-à-dire l’activité) des gènes « dormants », et par cet intermédiaire certains caractères et capacités cérébrales. Chez l’animal, les apprentissages modifient les connections et les interrelations entre les cellules nerveuses.

Toutes ces données, bien que partielles, sont évidemment incompatibles avec l’idée d’un cerveau se développant isolément, indépendamment de l’environnement matériel, humain et social avec lequel il est en interrelation permanente. L’environnement, et avant tout chez le petit enfant le phénomène d’attachement affecte les fonctions du cerveau et la construction des structures cérébrales.

Publications à l’appui



« EFFET DES TRAUMATISMES PRECOCES SUR LE CERVEAU »

 

Une étude confirme les effets des traumatismes précoces sur le cerveau 

 

 

 Dans une étude récente, des chercheurs ont réussi à établir  le lien entre expériences traumatisantes précoces et impact sur le cerveau ;

Voici des extraits de l’interview de ces chercheurs:

 

«  Les expériences traumatisantes de la vie, particulièrement durant la tendre enfance, ont un effet sur le développement de troubles psychiatriques, plus tard, dans la vie.

On connaît aussi le rôle des gènes dans la réponse individuelle au stress; ils sont importants dans l’apparition de ces troubles. Les chercheurs ont donc essayé d’en comprendre les mécanismes biologiques.

Par ailleurs, Michael Meaney, installé dans un autre laboratoire de l’Institut Douglas, vérifiait, preuves à l’appui, que les ratons léchés par leur maman, cajolés, ont une meilleure réaction au stress. Ils sont donc mieux armés pour faire face à la vie. Il en est de même pour les humains. »

« Les traumatismes s’inscrivent dans notre cerveau. Certaines personnes peuvent trouver en eux les forces nécessaires de s’en sortir. «Chez d’autres personnes par ailleurs, le gène qui code pour le récepteur des glucocorticoïdes s’exprime beaucoup moins, explique Michael Meaney, comme si leur corps ne pouvait reprendre le dessus. À la moindre alerte, c’est la panique.»

« L’expérience clinique nous a appris qu’une enfance difficile peut avoir des conséquences sur le cours de la vie», souligne de docteur Turecki.
« Aujourd’hui, nous commençons à comprendre les conséquences biologiques des sévices psychologiques», ajoute le professeur Szyf.

 
« Contrairement à ce que nous pensions, le fonctionnement de l’ADN n’est pas figé», précise de docteur Meaney.

 « Les interactions entre l’environnement et l’ADN jouent un rôle crucial dans la capacité de résistance au stress, d’où le risque de suicide. Les marques épigénétiques sont précisément le fruit de ces interactions».

   http://francais.mcgill.ca/newsroom/news/item/?item_id=104667

 

 

« JE M’ATTACHE, NOUS NOUS ATTACHONS »

LOUISE NOEL, MICHEL LEMAY, 2004

Le cerveau, organe de l’attachement

Plusieurs techniques permettent l’observation du cerveau : La tomographie, la résonance magnétique, la magnéto-encéphalographie.

Mais il existe aussi des moyens non invasifs :

La chimie du cerveau réagit essentiellement aux évènements de l’environnement et aux conditions dans les quelles l’individu se trouve. Le niveau de cortisol, une hormone sécrétée par les glandes surrénales, augmente lorsque le stress vécu par l’individu s’amplifie : « un excès de cortisol peut détruire des cellules du cerveau et réduire la densité des synapses dans certaines parties du cerveau ; des niveaux chroniques de cortisol sont associés avec des retards développementaux et des altérations neurologiques » (SHORE, 1997, p.10).

Un simple test de salive permet de connaître de façon assez fidèle le taux de cortisol chez un individu et, de ce fait, d’évaluer les effets de conditions défavorables sur la chimie de son cerveau.

Ce que la plupart des individus décrivent comme  leur « moi », c’est à dire  ce qu’ils pensent, sont capables de faire, ressentent, est acquis et intégré par le cerveau à partir des expériences vécues depuis la naissance. La première relation de l’enfant avec une personne distincte de lui est une partie très importante de ces expériences. Elle détermine son style d’attachement et influence son répertoire de comportements (SHONKOFF et PHILLIPS, 2000)

L’observation directe du cerveau, in vivo, en action et en évolution apporte des preuves tangibles pour soutenir la théorie de l’attachement, c’est à dire le fait que l’environnement présent autour d’un enfant (parents et conditions de vie) influence le développement de cet enfant aux plans physiques, cognitif, affectif et social.

Avec les techniques modernes, les chercheurs peuvent confirmer le rôle fondamental joué par l’expérience de vie de l’enfant sur le développement de son cerveau.

Connaissances sur le développement du cerveau :

- Interaction entre les gènes hérités et les expériences vécues.
- Les expériences précoces ont un impact décisif sur l’architecture du cerveau et sur la nature et l’envergure des aptitudes de l’adulte.
- Les interactions précoces ont une influence directe sur la façon dont le cerveau est « cablé »
- Le développement du cerveau n’est pas linéaire : il y a des moments prioritaires pour acquérir différents types de connaissances et d’aptitudes.

Rôle de l’expérience :

Ce sont les stimuli sensoriels émis par les organes des sens qui activent les voies nerveuses. Plus un signal est envoyé souvent plus sa force augmente.

Par exemple, des études ont montré que lorsque les mères rats lèchent et nettoient leurs bébés, cela fait augmenter chez ces derniers la production de sérotonine et d’hormone thyroidienne, toutes deux importantes pour le développement du cerveau.

De même, lorsque les enfants sont nourris au sein, les gras et les sucres contenus dans le lait stimulent des récepteurs du goût liés à des réseaux nerveux produisant un narcotique naturel qui  déclenche une légère analgésie, un apaisement ( SHONKOFF et PHILLIPS, 2000)

Plasticité du cerveau

Elle est à double tranchant. Si les expériences sont généralement positives, certaines peuvent être négatives, déformées, et le cerveau en développement est très vulnérable à ces déformations.

Il y a des stimuli auxquels la neurochimie du cerveau est extrêmement sensible :

Il s’agit des stimuli comportementaux et environnementaux. Chez l’enfant dont le cerveau est en plein développement, les effets sont encore plus grands.

Ces stimuli comprennent entre autres, la manière dont les personnes faisant partie de l’entourage de l’enfant entrent en contact avec lui et répondent à ses besoins.

De plus en plus de recherches montrent que l’environnement joue un rôle dans les différents aspects de la régulation neurochimique du cerveau.

La manière dont on fournit des soins précoces aux bébés et au jeune enfant « peut aider à moduler les éléments neurochimiques impliqués dans la douleur et la détresse » (SHONKOFF et PHILLIPS, 2000)

Les chercheurs soutiennent que les « effets de l’expérience, normale ou anormale, sur ces systèmes deviennent avec le temps de plus en plus irréversibles » (SHONKOFF et PHILLIPS, 2000)

Obstacle au développement normal du cerveau

Des substances ou conditions ont des influences particulièrement nocives sur le développement du cerveau.

Le stress chronique en est une. Des recherches montrent que les bébés ont un niveau plus élevé de cortisol (hormone de stress)

Le stress est inévitable dans la vie mais il y a des stress qui par leur durée ou leur intensité deviennent nuisibles. Un stress impliquant une menace pour le bien-être physique ou psychologique amène « des changements dans le corps et le cerveau  de l’individu » (SELYE, 1973, 1975) Un stress important ou prolongé peut avoir des effets dramatiques sur la santé et le développement (JONHSTON et al,1992)

Les recherches ont identifié une région du cerveau comme responsable de la gestion du stress : les amygdales. 2 petites structures situées dans chacun des hémisphères du cerveau. Elles sont en communication avec d’autres régions du cerveau impliquées dans l’ attention, la mémoire, le contrôle du comportement  (SHONKOFF et PHILLIPS, 2000)

Pour gérer le stress

Deux hormones : l’adrénaline et le cortisol

De brèves périodes de stress ne sont pas néfastes. Mais un « stress fréquent ou sur des périodes prolongées peut affecter négativement le développement de l’enfant ».

Des études sur les rats ont montré une corrélation entre la fréquence avec laquelle les mères rates lèchent leur bébés et la tension artérielle de ceux-ci devenus adultes (MYERS, BRUNELLI, SQIRE, HOFER)

Plusieurs recherches sur les rats et les singes, montrent que la négligence maternelle au début de la vie altère de façon permanente le développement des systèmes du cerveau, responsables de la réponse émotionnelle au stress.

Chez les humains, une recherche longitudinale menée sur une période de 35 ans montre que 91% des participants qui ne se perçoivent pas comme ayant eu une relation chaleureuse avec leur mère ont, vers la quarantaine, une incidence de maladies ( dépression, alcoolisme, maladies cardiaques, diabète) plus élevée comparé à 45% des participants qui se perçoivent comme ayant eu une relation chaleureuse avec leur mère.

La séparation d’avec la mère fait partie des situations stressantes qui entrainent une hausse de l’hormone de stress, le cortisol chez les enfants.A l’école, les enfants qui présentent les niveaux de cortisol les plus faibles, sont ceux dont le comportement adaptatif est élevé et qui montrent une bonne sécurité affective et un attachement sur avec leurs parents. Ils présentent aussi moins de problèmes de comportement.

«  Il semble que le type de soins reçus et la sorte d’attachement qu’ils développent avec la personne qui prend soin d’eux, a un effet décisif sur leur capacité d’autorégulation et de modulation de leurs émotions » (GUNNAR, 1998)

« La capacité d’un enfant de contrôler ses émotions dépend de façon significative, de systèmes biologiques qui ont été influencés par les expériences précoces » (SHORE, 1997)

« L’ATTACHEMENT. DE KONRAD LORENZ À LARRY YOUNG…
DE L’ETHOLOGIE A LA NEUROBIOLOGIE » NELLE LAMBERT & FRANÇOISE LOTSTRA

« D’un point de vue neurobiologique, l’attachement est la résultante d’interactions très complexes entre différents neurotransmetteurs et hormones sous l’influence de la contrainte génétique et de l’environnement »