AVIS DE SPÉCIALISTES
Carine de BUCK
Docteur Carine De Buck, pédopsychiatre

Mme Carine De Buck, pédopsychiatre, fait remarquer que c’est au départ de sa position de clinicienne pédopsychiatre mais aussi d’expert dans le cadre de procédures civiles qu’elle fera quelques remarques à propos de la problématique liée à l’exercice du droit aux relations personnelles des parents avec leurs enfants dans le cadre de séparations ou encore de situations familiales particulières. La société a connu des modifications importantes.

Comme l’ont bien montré les sociologues, les attentes par rapport au couple et à la famille ont été grandement modifiées ces cinquante dernières années.
Un des aspects les plus marquant est la préséance actuelle du couple sexuel sur le couple procréateur ou encore le couple économique dont l’importance était prédominante auparavant.
La modification de ce gradient a pour conséquence directe un nombre de séparations qui a drastiquement augmenté.
L’investissement et la place de l’enfant, la diminution de la létalité infantile, la contraception et les modifications économiques font que l’enfant est bien plus fréquemment désiré et investi d’une manière importante.
L’enfant est au centre de la famille nucléaire et l’objet d’enjeux bien différents du siècle précédent. L’enfant est devenu le témoin de la réussite affective du couple non seulement hétérosexuel, mais aussi maintenant de certains couples homosexuels. Nous assistons aussi à d’importantes modifications du rôle et de la fonction des parents. Les changements sociétaux ont sans doute amené plus de modifications pour le rôle du père que pour celui de la mère.

*Même si elle travaille maintenant la plupart du temps à l’extérieur, le rôle de la mère par rapport aux tâches ménagères et à l’éducation des enfants n’a pas fondamentalement changé.

La situation des hommes, des pères, semble plus délicate. La perte des repères semble beaucoup plus difficile à absorber.
Le nombre de publications, tant au niveau scientifique que dans les médias, sur la place du père, les nouveaux pères, la fonction paternelle, évoquent une plus grande fragilité identitaire.
Si l’on fait un bref survol de ce qui se vend en librairie, on n’aperçoit en effet aucun titre sur ce qui serait les nouvelles mères ou les nouvelles façons d’être mère.
Il y a bien certains ouvrages qui traitent de relations mère-enfant mais en ne se penchant que très rarement sur ce qui serait des modifications de ces relations. On en parle comme d’un invariant sans réelle mise en perspective sociétale.
La génération des pères actuelle semble assez perdue entre deux systèmes et deux modèles. Ils ne peuvent pas se référer à leur propre père et semblent moins bien se débrouiller que les tout jeunes adultes avec l’intégration des valeurs féminines qui font de plus en plus partie de l’idéologie ambiante.

Pour être père, ils ne peuvent pas, comme les femmes, s’appuyer sur la réalité biologique.
Comme disait Freud: «le père est le résultat d’un processus cogitatif».
Devenir père pour un homme, prendre sa place de père, incarner ce rôle pour ses enfants, va s’articuler à la fois sur l’intégration de son histoire personnelle avec son propre père et sur l’intégration des données sociétales propres à sa génération. Pour notre génération, c’est principalement la répartition plus égalitaire de la parentalité au travers de l’exercice de l’autorité parentale et de la définition des rôles parentaux.
La grande difficulté va être d’inventer, de manière très individuelle, au sein de sa propre famille, avec ses propres ressources ce que la société n’offre plus réellement au travers de cadres ou de rituels préétablis.

Sans doute est-ce là un des aspects qui entraînent au sens de l’oratrice, très souvent *une confusion entre les termes d’égalité et d’équivalence, au risque, sans doute, d’une certaine tendance à l’indifférenciation des rôles qui apparaît très problématique.

Cette fragilité identitaire des pères se traduit très probablement par la multiplication des lobbies de pères
séparés et divorcés, d’associations diverses pour les pères ayant leurs enfants en droit de visite, groupes qui tentent de fournir un étayage sur le groupe aux pères en difficulté identitaire ou en quête de restauration narcissique à la suite de l’échec affectif de la rupture et du deuil du projet familial.
On peut penser que les premières féministes ont contribué à cette situation en faisant le pari idéologique qu’il s’agissait de minimiser au maximum voire nier les différences entre les sexes en les assimilant à des inégalités.
Cependant, la crise sociétale que nous traversons n’est certainement pas négative dans le sens où elle permet une nouvelle créativité dans la définition des rapports entre les hommes et les femmes qui permettent certainement d’arriver à une meilleure égalité.
Elle entraîne cependant de manière indiscutable un flou des repères, ceux du patriarcat autrefois indiscutés étant devenus obsolètes.

Face à ce flou qui peut être vécu comme un vide dans les moments de crise familiale, le judiciaire est de plus en plus fréquemment interpellé. Comme l’application des lois n’offre manifestement pas de réponse aux questions, celui-ci a tendance à se tourner vers le monde psy et à l’interpeller de plus en plus fréquemment pour des questions qui se rapportent à la filiation ou à l’exercice de la parentalité et particulièrement lorsqu’il y a séparation du couple parental mais aussi pour ce qui concerne les problèmes liés aux procréations médicalement assistées ou encore à l’homoparentalité…

Elle cite quelques exemples de situations interpellantes :

– demande d’avis pour une adolescente à propos de l’adoption par le beau-père dont la mère vient de se séparer récemment;

– le père biologique et deux compagnons successifs de la mère demandent la garde partagée d’un garçon de huit ans arguant de leur investissement successif dans les relations avec celui-ci;

– une mère lesbienne se fait féconder par un ami hétérosexuel. A la naissance du bébé, celui-ci, contre
toute attente, souhaite reconnaître l’enfant et demande une garde alternée au grand dam de la mère;

– un couple rompt après la naissance d’un bébé né par IAD. La mère souhaite éjecter le père de l’entourage de l’enfant en arguant du fait qu’il n’est pas le père biologique de cet enfant. Le père, lui, demande un hébergement partagé;

– deux jeunes parents se sont séparés alors que leur bébé a quelques mois. Celui-ci, en garde alternée est soumis à d’incessantes ruptures dans son mode de vie, étant mis dans deux crèches différentes, l’une en Flandre néerlandophone, l’autre à Bruxelles et francophone.
La scolarité maternelle s’est poursuivie sur le même mode. A la maison, les nounous défilent et les parents sont souvent absents.
La petite fille lui a été amenée pour un état d’agitation anxieuse majeure rendant à 3 ans son insertion scolaire problématique.
Face à ce type de situation clinique auquel on est de plus en plus fréquemment confronté dans la pratique quotidienne, il faut bien se dire qu’il est très difficile de pouvoir penser les choses en essayant de se dégager au maximum de positions idéologiques. Les bonnes vieilles théories ne sont pas toujours de beaucoup d’aide pour penser ces situations et nous sommes souvent fort en difficulté face à ce que nous ressentons comme une subjectivité importante et cependant probablement nécessaire voire indispensable.

La seule piste qui semble pertinente est de tenter de rester au plus proche des besoins de l’enfant au travers de ce que nous pouvons connaître de son développement et des besoins inhérents à celui-ci, au travers de ce que la clinique a pu nous montrer, des résultats des recherches scientifiques et des élaborations théoriques à notre disposition.

*Certes, la société occidentale a connu des changements majeurs ces dernières décennies et le rôle des parents s’exerce d’une manière très différente, mais on est en droit de penser que, cependant, les besoins psychiques des enfants n’ont certainement pas varié dans les mêmes proportions.

C’est dans ce contexte que les pédopsychiatres sont amenés à intervenir suite à une demande personnelle ou à l’intervention de la justice pour tenter d’aider les familles en difficulté à trouver des modalités d’exercice du droit aux relations personnelles qui seront les plus favorables au développement et à l’épanouissement de l’enfant.

Une des difficultés réside dans le fait que les besoins des enfants ne sont pas toujours congruents avec les intérêts des parents auxquels il est beaucoup plus évident de s’identifier en tant qu’adultes.

C’est probablement cette difficulté à s’identifier au plus près aux besoins des enfants qui peut amener à ce que soient prônées des solutions iatrogènes comme par exemple de ne pas hésiter à proposer un hébergement alterné à un nourrisson, créant ainsi comme dit M. Berger «des pathologies expérimentales dont les conséquences n’apparaîtront que dans quelques années et par rapport auxquelles nous n’avons aucune certitude sur leur caractère réversible ou traitable».

Il est donc primordial, en terme d’organisation de droit aux relations personnelles, de pouvoir tenir compte des besoins de l’enfant en lien avec les nécessités de son développement.

Il va donc falloir réfléchir en terme de stabilité de l’environnement, quel que soit l’âge, même si les besoins vont être différents et spécifiques au fil du temps. Il va également falloir faciliter l’investissement relationnel et affectif des deux parents, favoriser les processus d’attachement, la construction de la filiation symbolique, la construction identitaire, etc.

Le fil rouge étant le développement de l’enfant à favoriser dans ses divers axes, il devient évident que les modalités d’organisation des rencontres parents-enfants, dans l’optique de l’exercice du droit aux relations personnelles, se doivent d’être évolutives en fonction des stades de maturation de l’enfant.

Un dernier point sur lequel elle souhaite attirer l’attention est la nécessité de pouvoir prendre en compte la conflictualité entre les parents lors de toute réflexion à propos des modalités de rencontre entre les parents et les enfants et de s’abstenir de croire qu’un partage qui semble équitable pour les adultes va être une solution pour sortir des conflits.

L’expérience semble montrer que dans ce cas de figure, non seulement rien ne sera résolu, que la solution imposée sera consciemment ou inconsciemment sabotée par l’un ou l’autre protagoniste et que l’enfant sera confronté à la situation d’être celui sur qui les conflits sont déplacés.

*Ainsi, l’idée de prôner une garde égalitaire en cas de conflits parentaux lui semble une aberration qui ne peut qu’avoir des conséquences néfastes et être vouée à l’échec, car faisant
l’ impasse de la conflictualité sous-jacente non réellement prise en compte.



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LE LIVRE NOIR DE LA GARDE ALTERNÉE
Édition Dunod par
Jacqueline Phélip
La loi du 4 mars 2002 sur l’autorité parentale a octroyé aux juges aux affaires familiales le pouvoir d’imposer une résidence ou garde alternée, au nom de « l’intérêt supérieur de l’enfant ».
Cet « intérêt supérieur » de l’enfant constitue une formule théorique qui désigne en réalité l’intérêt des parents.
Ces enfants de 0 à 6, 7 ans mais souvent plus âgés, sont traités comme des biens indivis qui relèveraient d’un droit de propriété.




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