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AVIS DE SPÉCIALISTES
Dr Pierre Lévy-Soussan

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Garde Alternée : Une loi qui ne fait pas autorité
Dr Pierre Lévy-Soussan
Pédo-psychiatre, psychanalyste
Médecin directeur, Paris
Sujet délicat puisquil touche à lautorité parentale, partant, de la parentalité pour aboutir aux enjeux de la filiation, axe de travail particulièrement riche qui fonde notre pratique quotidienne.
Ma pratique repose sur une pratique clinique quotidienne autour des enjeux de la parentalité : consultations pour lenfant et la famille, situation adoptives, expertises médico-psychologiques sollicitées par lASE, les tribunaux (juges pour enfant) dans les situations de placement de gardes denfant ou de conflits autour de lautorité parentale.
Ainsi nous axons toujours notre réflexion à partir des enjeux filiatifs pour lenfant et de ce qui lui permet toujours de construire sa position de fils ou de fille, de lun et lautre parent, quand bien même ceux-ci sont en conflit.
Nous tentons toujours darticuler nos positions cliniques sur les textes législatifs qui donnent un cadre aux enjeux psychiques, affectifs et émotionnels propres aux situations familiales en crise.
Aussi, je tâcherai de vous transmettre mes réflexions à partir de mon expérience de clinicien en rapport avec les situations de garde alternée.
Notre travail quotidien auprès des parents et des enfants nous amène à appréhender le juridique à travers ses implications et ses déterminations par le sociologique et le psychique.
La réflexion sur la nature des liens familiaux, sur les modalités de leurs vécus, sur les différentes fonctions des parents qui incombent aux parents définit pour nous les enjeux de la Parentalité.
Il ny a pas de séparation sans une redéfinition de la parentalité à tous les niveaux. Lélaboration pour lenfant de ce conflit est déterminante pour son avenir psychique. Lenfant ne peut pas faire comme si de rien nétait. Ce conflit est indissociable de lexpérience subjective de la parentalité, donc de sa perception de lautorité parentale.
Analyse du texte de loi du 4 mars 2002
Notre connaissance du texte de loi remonte à lannée 2001 où nous avons pu être auditionné par le sénateur chargé de la rédaction du texte définitif. Il est intéressant de noter quelques particularités du premier texte envoyé au sénat par le parlement qui éclaireront notre débat sur la garde alternée.
Notre réflexion sur lautorité parentale est inséparable pour nous dune réflexion sur les fondements de lautorité parentale cest à dire sur le sentiment de filiation (sentiment subjectif). Ce sentiment repose sur la représentation psychologique de la parentalité chez les parents et chez lenfant, cest à dire sur la représentation du lien juridique et de lexpérience subjective du fait de devenir parent (désir denfant et parentification).
Dans la première navette au Sénat, la loi proposait :
Lautorité parentale a pour fondement et finalité lintérêt de lenfant. Elle est constituée de droits et de devoirs (Art 371-1 CC).
Pour la première fois dans lhistoire du droit, il était question de faire reposer lautorité parentale sur
lenfant. Le fondement de lautorité parentale reposait sur lenfant. Nous avons donc la juxtaposition côte à côte dun concept dur, juridique, celui de lautorité parentale à côté dun concept flou, subjectif, lintérêt de lenfant.
Pour la première fois lautorité parentale navait plus pour conséquence la protection de lenfant mais était déterminée, fondée par lenfant, via lintérêt de lenfant.
Lintérêt de lenfant devenait alors le seul lien entre les parents et lenfant. Lautorité parentale ne soriginait plus à travers lhistoire du couple, son désir denfant, bien antérieur à sa venue, sa reconnaissance mutuelle dans chaque place, le caractère institué du lien mais à travers la notion floue « dintérêt de lenfant ». Lintérêt de lenfant devenait le seul lien fondateur de la famille.
Or, une famille nest pas définie et constituée par lenfant, ce nest pas lenfant qui fait la famille. Lenfant sorigine dun désir préexistant à sa survenue, puis dun projet et enfin de sa venue au monde.
Ce qui était évacué cétait le couple, sa dynamique et lhistoire familiale qui a précédé lenfant.
Ce nest pas à travers la notion de « lintérêt de lenfant » que des conflits de droits individuels (droits de la femme, droit de lhomme, droit de lenfant) trouveront une solution qui puisse faire loi pour tous. Fonder lautorité parentale sur cela risquait de confusionner encore plus les choses.
Cette proposition de loi, en détachant lautorité parentale de la notion de filiation rendait lenfant responsable et à lorigine de tout ce qui fondait la famille. Comme si cétait lenfant qui faisait la famille et donc sauto-créait. On en arrivait au paradoxe suivant : lenfant comme fondateur de la famille qui le contient.
Si le Sénat a pu proposer la suppression du terme « fondement » dans sa proposition à lassemblée, il na pu supprimer lesprit de cette loi qui intègre dans ses différentes propositions une notion purement sociologique de la famille. La notion de garde alternée découle de cette conception sociologique de la famille en faisant reposer sur lenfant tout lavenir de la parentalité, force est de constater que la tache est rude pour un enfant.
Dans cette famille idéale : La séparation des parents est sans incidence sur les règles de dévolution de lexercice de lautorité parentale (Art 373) Chaque père et mère doit maintenir des relations personnelles avec lenfant et respecter les liens de celui-ci avec lautre parent (art 373 cc). Le couple parental doit survivre au couple conjugaldans les commentaires de cette loi.
Demblée, la Loi apporte une réponse et coupe court à tout ce qui est mobilisé par une séparation :
le bouleversement affectif et psychologique que cela représente non seulement du côté de lenfant mais du côté des parents. Bouleversement susceptible de redistribuer, de redéfinir les liens, les places et la nature des fonctions de tout un chacun.
Il ny a pas de séparation sans une redéfinition effective et psychologique, de la parentalité à tous les niveaux : parents et enfants.
Cette vision idyllique de la famille conforte lidée quil ny a pas de réalité du conflit à lorigine de la séparation de ses parents. Cette vision idéale des choses présente un risque majeur de déni de séparation des parents pour lenfant. Comme si il ne devait y avoir aucune conséquence pour lenfant sur ses relations avec ses parents car tout doit rester identique pour lui. La rupture du contrat moral ou juridique entre ses parents nentraînerait aucune conséquence pour lenfant car la conjugalité ne devrait avoir aucun rapport avec la parentalité. Si le contrat noblige plus, son contenu devient vide. Ce qui est donc évacué, cest le couple, cest la dimension historique de la rencontre du couple seule capable de donner de la consistance aux liens de lenfant avec ses parents.
Or, lélaboration pour lenfant de ce conflit est déterminante pour son avenir psychique. Et ce conflit est indissociable de lexpérience subjective de la parentalité, donc de sa perception de lautorité parentale. Il ne peut pas faire comme si de rien nétait.
Cette Loi ne permet pas, en tant que telle, délaborer les enjeux de la parentalité derrière les statuts juridiques, car ce qui fonde la parentalité nest pas la notion de lintérêt de lenfant mais la famille, et ce quelle permet : la filiation psychique, composante essentielle des enjeux concernant la parentalité. A la différence de la filiation instituée, sa valeur, sa consistance nest jamais établie définitivement, elle se rejoue sans cesse durant la vie, en particulier elle est redéfinie lors des séparations pour prendre une autre consistance.
article 373 « Chacun des pères et mères doit maintenir des relations personnelles avec lenfant et respecter les liens de celui-ci avec lautre parent » ; « Le couple parental doit survivre au couple conjugal pp37 proposition de loi.
- Que se passe-t-il si ces droits vont à lencontre de son équilibre affectif ?
- Si le parent ne peut apprécier le danger dun tel droit, pour lui ou pour le membre de la lignée ?
- Que se passe-t-il si les relations personnelles de chacun des pères et mères avec lenfant sont artificielles, pathogènes pour lenfant ?
La loi ne peut à elle seule « créer du père ou créer de la mère ».
Elle ne peut transformer un individu en parent alors même que dans le couple aucun processus de parentalisation nexistait.
Certains parents peuvent utiliser à leurs fins personnelles lenfant comme arme contre lautre, sans se sentir parent de lenfant.
Parfois le couple parental ne survit pas, ce qui ne veut pas dire quil ny ait plus de plus de père ou de mère dans lesprit de lenfant. Il sagit dune réalité qui est parfois plus bénéfique que préjudiciable à lenfant.
La garde alternée (Article 372-3 inscription dans la loi du principe de résidence alternée, 372-5 autorisation du juge à imposer le principe de la résidence alternée) repose dans la grande majorité des cas dont nous avons eu connaissance sur ces deux propositions que nous avons exposé :
ÿ Garde alternée comme évitement de la conflictualité du couple
ÿ Enfant comme lien artificiel du couple parental
Il est toujours hasardeux de donner des exemples. Les exemples appellent des contre exemples dans une suite sans fin.
Mais la fréquence et lintensité des maltraitances psychiques dans ce type de garde nous empêche de considérer lenfant comme un terrain dexpérimentation sociologique et juridique ouvert aux statistiques.
Ainsi, ce couple parfaitement daccord pour se séparer, pour la garde alternée une semaine sur deux. Peu à peu, 12 mois après la séparation le cadet des trois enfants senfonce à lâge de six ans dans une dépression profonde : tête ailleurs en classe, manque dentrain, agitation à la maison. Lorsque nous le recevons en consultation il nous dira que tout va bien dun air triste, quasi mélancolique. Ses parents ne comprennent pas car il semblait bien accepter ce type de garde. Eux-mêmes sentendent très bien.
Il faudra plusieurs entretiens avec lenfant pour comprendre comment depuis des mois et des mois cet enfant luttait contre un conflit psychique sans succès. Heureusement la survenue dune dépression réelle a pu entraîner les soins. Lalternance des expériences de séparation avec lun, puis de séparation avec lautre avait transformé sa vie en une longue suite de séparation toujours renouvelée. A peine récupérait-il ses repères avec un parent (en trois jours) quil devait à nouveau rompre cet équilibre précaire. Depuis des mois ses parents lui répétaient que tout allait bien, que tout était comme avant, il voyait toujours son papa et sa maman. Progressivement il comprit que la seule personne qui nallait pas bien cétait lui, mais quil était le seul à vivre « des pensées qui font mal » comme il pourra le dire au cours de sa thérapie. Ne percevant aucune cause au départ dun de ses parent, il devait donc être responsable de cette situation.
Commentaires
Il nest pas évident quun enfant doit toujours être élevé à égalité par ses deux parents après la séparation, cest là toute la question.
La garde alternée nest pas une solution idéale en soi pour les enfants par rapport à la résidence à partir dun lieu unique (graves conséquences psychologiques, perturbations sur les rythmes daction et les cycles veille-sommeil dautant plus que lenfant est jeune).
La garde alternée abrase la notion de complémentarité de rôle entre les parents (égalité des fonctions entre le père et la mère; différence des sexes) : on ne sait plus qui fait quoi au nom de lutopie que tout le monde fait la même chose.
La position de chaque membre du couple est radicalement asymétrique.
La fonction parentale nest pas une fonction unique quun homme ou une femme peut assumer pareillement.
La fonction paternelle ne se superpose pas à la fonction maternelle.
Dun autre côté, il ne suffit pas dêtre femme pour être mère. La maltraitance existe chez des mères qui peuvent utiliser lenfant dans un conflit contre le père de lenfant.
Lexercice de lautorité parentale est altéré par sa dilution entre deux lieux également proportionnelle en temps selon lillusion de léquation suivante :
temps identique + autorité identique = parents égaux.
Cette équivalence ne tient pas compte de la dimension historique et présente de la famille et du couple.
Ce nest pas avec une réalité prescrite et ordonnée que sélabore lautorité parentale mais avec :
La réappropriation par lenfant de lhistoricité de la rupture de ses parents, lélaboration psychologique de la séparation par le maintient de repères fixes et dun ancrage qui persiste en lui, la possibilité de penser labsence tout en pouvant sen plaindre. Le conflit est aussi un lien important à élaborer.
La garde alternée entraîne lillusion quil na rien à dire sur la séparation car tout le monde joue un rôle identique et que rien ne change pour lenfant : il verra toujours autant ses parents.
Pourtant lenfant peut établir la présence de lautre dans sa tête, même en son absence. Cest la base de la pensée que de sétablir dans la discontinuité, lespacement, lalternative présence-absence. Condition pour la différenciation, lindividuation.
Travail de séparation : Séparation possible si lon a suffisamment de présence satisfaisante de lautre en soi. La continuité persiste dans la qualité de la discontinuité, de lespace de création aménagée, de la présence indirecte de lautre.
Les parents resteront toujours les parents dans la tête de lenfant en cas de séparation sils se nomment et sont nommés comme tel par lenfant, sils continuent de transformer les émotions et les affects douloureux de lenfant en un sentiment dapaisement, parfois en donnant un sens aux choses de la vie.
Cela passe par le renoncement à la toute puissance sur lenfant ou à linstrumentalisation de lenfant au profit du conflit de couple.
Conclusions
Dans notre pratique, la garde alternée suppose une parfaite entente du couple parentale pour définir et respecter le temps de lautre. Elle ne réussit que dans un nombre infime de cas.
La notion dimposition par le juge dune solution qui implique pour sa réussite une entente du couple est un paradoxe qui ne peut conduire quà des échecs en cas de mésentente persistante après la séparation.
Cette proposition de loi évacue le processus permettant la parentalité, la filiation :
la capacité à faire rentrer lenfant dans lhistoire familiale de chaque parent, capacité des parents à revivre leur enfance, leur histoire à travers leur enfant afin que celui-ci se lapproprie pour mieux sen détacher après. Or la reconnaissance par lenfant de toutes les particularités de son histoire, y compris de la séparation, est constitutive de sa vie psychique et de son évolution ultérieure.
Cette proposition de loi privilégie une vision très égalitaire, veut donner un rôle symétrique et identique à chacun, ce qui ne correspond pas à ce que nous observons en clinique de lenfant.
Cette proposition de Loi va dans le sens dune dilution de la norme institutionnelle dans la référence au standard incertain de lintérêt de lenfant dont les critères sont flous, arbitraires.
Le sens de la filiation, de la parentalité deviendrait dépendante de la situation momentanée dun enfant sous limpératif de décisions judiciaires instruites par une Loi autocentrée sur lui.
A linverse, lintérêt de lenfant peut être utilisé comme alibi honorable et hypocrite de la satisfaction pure et simple de lintérêt des adultes, en particulier en absence du sentiment de parentalité.
A travers une certaine science du social, la problématique du sujet et de la représentation de ce qui le fonde est noyée pour arriver à ce que Lévi-Strauss, résumait par cette formule terrible :
le but dernier des sciences humaines nest pas de constituer lhomme mais de le dissoudre.
Cela risque de fermer laccès vers les questions immémoriales et radicales du noyau juridique par fragmentation du droit en mettant tous les individus au même niveau, au même plan en étouffant toute élaboration de la subjectivité, du sens propre de la relation et en privilégiant une gestion sociale des conflits, une gestion des faits au détriment du psychique.
Pourquoi en faire payer le prix à lenfant ?
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LE LIVRE NOIR DE LA GARDE ALTERNÉE
Édition Dunod par
Jacqueline Phélip
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La loi du 4 mars 2002 sur lautorité parentale a octroyé aux juges aux affaires familiales le pouvoir dimposer une résidence ou garde alternée, au nom de « lintérêt supérieur de lenfant ».
Cet « intérêt supérieur » de lenfant constitue une formule théorique qui désigne en réalité lintérêt des parents.
Ces enfants de 0 à 6, 7 ans mais souvent plus âgés, sont traités comme des biens indivis qui relèveraient dun droit de propriété. |
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